Trois questions à Lorenzo Soccavo

Gutenberg 2.0

Lorenzo Soccavo se consacre, depuis plusieurs années, à l'évolution du livre et à sa prospective. Nous l'interrogeons ici sur la gouvernance de cette forme majeure de culture. Nous nous attendions à des considérations avant tout technologiques. Ses réponses, solidement documentées, nous conduisent au contraire vers l'économie politique.


1 Le livre, comme toutes les formes de culture et d'art, vit dans des dispositifs qui en assurent la gouvernance : auteurs, éditeurs, pouvoirs publics. Comment voyez-vous évoluer ces dispositifs avec la montée du numérique ?

Comme dans les autres secteurs de la société le numérique remet en question des hiérarchies préexistantes. Les outils de production et les possibilités de communication et de diffusion deviennent plus facilement accessibles à un plus grand nombre d’individus, ce qui remet en cause le statut des intermédiaires, des péages et des rémunérations au pourcentage.

La gouvernance de l’interprofession de ce que l’on appelait naguère "la chaîne du livre", de l’auteur au lecteur, va se retrouver profondément remodelée au cours des prochaines années. Ce sera probablement davantage en fonction des changements générationnels plutôt que des avancées technologiques en elles-mêmes. Depuis mon livre de 2007,
Gutenberg 2,0 le futur du livre (aujourd’hui gratuitement en ligne .) on réalise que l’adoption de nouveaux dispositifs et de nouvelles pratiques de lecture est très lente.

Mais depuis quelques mois nous voyons monter et se structurer les revendications sociales des auteurs via notamment une Ligue des auteurs professionnels . Une nouvelle génération d’auteurs hommes et femmes, souvent plus jeunes et habitués aux nouveaux canaux de communication, qui se détournent de leurs représentants traditionnels comme la SGDL ( Société des Gens de Lettres fondée en 1838) et utilisent au profit de leur cause les réseaux sociaux et les vidéos en direct pour communiquer auprès du reste de la société.

A terme des développements de la technologie blockchain, pouvant tracer l’historique des transactions entre les différents acteurs d’un marché, pourraient reconfigurer celui du livre avec ses intermédiaires traditionnels, comme le maillon des diffuseurs/distributeurs en nombre réduit et sous le contrôle des principaux groupes éditoriaux empêchant ainsi l’accès aux points de vente à la majorité des très nombreux éditeurs indépendants.

Des auteurs secouent donc la chaîne, mais elle ne se brisera que le jour où les lectrices et les lecteurs prendront enfin conscience de leurs droits légitimes en refusant que les livres soient considérés comme des produits comme les autres.

La capitalisation, dans une logique d’héritages et de mariages (le passage au cours des siècles passés de grandes familles d’imprimeurs à de grandes familles d’éditeurs, aujourd’hui encore plusieurs éditeurs figurent dans le classement des 500 plus grandes fortunes de France , puis la financiarisation de l’industrie du livre avec des acteurs comme les groupes Lagardère, Editis, Vivendi [Vivendi bientôt propriétaire d'Editis et Hachette ? ont depuis longtemps calqué l’industrie du livre sur le modèle de l’industrie agroalimentaire. Les grandes maisons d’éditions ne sont plus que des marques commerciales dont les propriétaires investissent dans d’autres secteurs des industries culturelles, comme par exemple le jeu vidéo.


2.
Malgré la concurrence du PC et du téléphone, le livre continue à se vendre et les librairies ne se portent pas si mal. Certaines ferment, mais d'autres se créent. La situation de la France est-elle particulière, en raison de la loi Lang notamment ?

Certes il y a bien en effet une particularité française avec la loi Lang relative au prix du livre. Cela dit pour beaucoup le prix des livres imprimés est trop élevé. Mais cette situation est artificielle et tient à plusieurs raisons. Tout d’abord à un important travail de lobbying des syndicats patronaux des industries graphiques, comme l’UNIC (Union Nationale des Industries de l’Impression et de la Communication ) avec en fer de lance Culture Papier .
Ensuite le travail de fond du Syndicat national de l’édition (SNE ) pour maintenir artificiellement à un prix élevé les livres numérisés par rapport aux exemplaires imprimés et développer un marché du livre audio en contre-feu à celui des e-books.

Face à cette situation les lectrices et les lecteurs, pour certains d’entre eux par ailleurs conscients et informés de la situation précaire des auteurs, développent des stratégies pour contourner le marché et développer la gratuité : multiplication des "Boites à livres", développement de véritables bibliothèques numériques de diffusion des ouvrages du domaine public, multiplication sur les réseaux sociaux de communautés informelles pour le partage privé de livres numérisés, avec également du piratage, mais dont les médias parlent peu car il n’a pas économiquement le même poids que dans les industries du cinéma ou de la musique.

A un bout de cette fameuse chaîne donc, de plus en plus d’auteurs qui revendiquent légitimement leurs droits face aux pratiques souvent irrespectueuses de l'édition, à l’autre bout, des lectrices et des lecteurs qui restent considérés comme de simples clients consommateurs de livres.

La période de confinement du printemps 2020 a cependant mis en évidence les difficultés et les inégalités de traitement dans le libre accès aux ouvrages du domaine public, aussi est-il potentiellement possible que la fameuse chaîne finisse par se briser un jour. Pour ma part je travaille sur cette question depuis 2013 et c’est le sujet d’une des conférences-débats que je propose : A nouvelle donne, nouveaux droits ! .


3. Le livre impose un format, une certaine longueur. Cela conduit bien souvent les auteurs à noyer les quelques pages intéressantes dans des informations bien connues. Comment se limiter à la "substantifique moelle" ?

En l’occurrence ce n’est là que le résultat d’une basse stratégie marketing pour vendre du livre comme de la conserve sur les noms de personnalités médiatisées qui ne peuvent pas à la fois assurer le spectacle et produire, et qui parfois même font écrire leurs livres ou rechercher leur documentation par des étudiants plus ou moins décemment rémunérés. A mon sens c’est tout simplement une forme d’escroquerie morale vis-à-vis des lecteurs.

Pour le reste il s’agit d’une vieille question déjà soulevée en 1771 par l’homme de lettres français Louis-Sébastien Mercier dans son livre L’An 2440, rêve s’il en fut jamais, souvent considéré comme le premier roman d’anticipation.
Nous pouvons en effet y lire ceci : « nous avons découvert qu’une bibliothèque nombreuse était le rendez-vous des plus grandes extravagances et des plus folles chimères. […] Rien n’égare plus l’entendement que des livres mal faits ; car les premières notions une fois adoptées sans assez d’attention, les secondes deviennent des conclusions précipitées, et les hommes marchent ainsi de préjugé en préjugé et d’erreur en erreur. […] En effet que contenait cette multitude de volumes ? Ils étaient pour la plupart des répétitions continuelles de la même chose. ».

Peut-être devrons-nous attendre 2440 pour que la gouvernance du livre soit plus saine, à moins qu’une Nouvelle République des Lettres puisse émerger des Digital Humanities ?

C’est le souhait que je formulais par exemple dans mon texte : Fictionaliser la République des Lettres pour la rendre réelle .